vendredi 22 mai 2015

Poèmes à la nuit, Rainer Maria Rilke

Poèmes à la nuit
Clic pour agrandir ©Brigitte Maillard








(...)Le rêve est la traîne de brocart qui tombe de tes épaules
le rêve est un arbre, un éclat fugitif, un bruit de voix -;
un sentiment qui en toi commence et s’achève
est rêve ; un animal qui te regarde dans les yeux
est rêve ; un ange qui jouit de toi
est rêve. Rêve est le mot qui d’une douce chute
tombe dans ton sentiment comme un pétale
qui s’accroche à ta chevelure : lumineux, confus et las -,
lèves-tu seulement les mains : c’est encore le rêve qui vient,
et il y vient comme tombe une balle -;
tout, ou presque, rêve -,
                                                et toi, tu portes tout cela.

Tu portes tout cela. Et avec quelle beauté tu le portes.
Chargée de lui comme de ta chevelure.
Et cela vient des profondeurs, cela vient
des hauteurs jusqu’à toi et par ta Grâce…
Là où tu es, rien n’a attendu en vain,
nulle part autour de toi il n’est fait de tort aux choses
et c’est comme si j’avais déjà vu
que des animaux se baignent dans tes regards
et boivent à ta claire présence. (...)



Poèmes à la nuit, Rainer Maria Rilke, Editions Verdier page 67  Édition bilingue.
Traduit de l’allemand et présenté par Gabrielle Althen  et Jean-Yves Masson
Préface de Marguerite Yourcenar



 Poèmes à la nuit, Rainer Maria Rilke

jeudi 14 mai 2015

Kim En Joong, Chapelle de Perguet

« Je ne sais où je vais, ni comment, ni pourquoi… 
Ce qui me mène au but est d’un autre que moi mais je marche,
 ébloui de présence inconnue. » Kim En Joong 


Chapelle de Perguet
clic pour agrandir détail tableau Kim en Joong Chapelle de Perguet- ©Brigitte Maillard
Kim En Joong
Chapelle de Perguet Kim en Joong ©Brigitte Maillard
Kim en Joong
détail vitrail Kim en Joong Chapelle de Perguet- ©Brigitte Maillard



"Chercher par l'art ce qu'on n'entend pas dans le monde" Kim En Joong


C’est un vrai chemin de lumière que nous révèle Kim En Joong  au travers de son œuvre.Dans cette chapelle comme dans de très nombreux autres espaces en France et à l’étranger. Kim En Joong est artiste peintre et père dominicain. Coréen il vit en Europe depuis 1970. Sa renommée est internationale et ses œuvres non figuratives, joyeuses et colorées témoignent de l’intensité de sa quête.

Dans cette chapelle de Perguet en Bretagne, on voit un ensemble complet de vitraux auquel s’ajoute des tableaux comme cette méditation sur la croix ( photo 2), profond hymne à la joie. 
Ici rien n’attire particulièrement le regard mais nous sommes enveloppés par ce mouvement lumineux d’élévation. On sent que Kim En Joong a fait là sur quatre années de 1998 à 2002, un travail d’écoute et de mise en résonance. C’est vraiment très beau. 

Site de Kim En Joong

La Basilique de Brioude haut lieu de l'art roman et l'oeuvre de Kim En Joong 2007-2008


Brioude en lumière et sa Basilique Saint-Julien par clicvelay


& sur Monde en poésie La joie François Cheng et Kim En Jong


Paru en novembre 2014 chez Bayard cet ouvrage  
La poésie de François Cheng rencontre à nouveau
les peintures de Kim En Jong.


Quand les âmes se font chant, François Cheng Kim En Jong

Brigitte Maillard
( message paru en 2013 réactualisé ce jour)

Poésie peinture Kim En Joong, Chapelle de Perguet, vitraux, Cheng

mardi 12 mai 2015

Henri Michaux, Poteaux d'angle


Retour à l'effacement
à l'indétermination

Plus d'objectif
plus de désignation

Sans agir
sans choisir
revenir aux secondes
cascade sans bruit
îlots coulants
foule étroite
à part dans la foule des environnants

Habiter parmi les secondes, autre monde
si près de soi
du coeur
du souffle

Perpétuel incessant impermanent
train égal vers l'extinction

Passantes
régulièrement dépassées
régulièrement remplacées
passées sans retour
passant sans unir
sobres
pures
une à une descendant le fil de la vie
passant...

Henri Michaux Poteaux d'angle, Poésie/ Gallimard

sur France Culture un extrait de ce livre remarquable
Poème du jour avec la Comédie Française

Voir aussi l'article de Chloé Hunzinger sur la Revue des Ressources
& sur Monde en poésie Henri Michaux, Moments, A distance
( message paru en 2012 réactualisé ce jour)

mercredi 6 mai 2015

Naître avec le monde, Henri Maldiney, Shitao, Nathalie Sarraute

Bambous. collections publiques des Musées de Chine


Parfois au réveil dans la clarté indécise d'un pan d'espace, 
où disparaissent tous les signes de reconnaissance,
je ne perçois ni des choses ni des images.
Je ne suis pas le sujet d'impressions pures,
ni le spectateur indifférent d'objets qui me font face.
Je suis co-naissant avec le monde qui se lève en lui-même
et se fait jour à mon propre jour, lequel ne se lève qu'avec lui

Henri Maldiney " l'avènement de l'oeuvre" 
source Cinq méditations sur la beauté, François Cheng




C'est en fonction de cette mesure du Ciel que l'âme du paysage peut varier; 
c'est en fonction de cette mesure de la Terre que peut s'exprimer le souffle
organique du paysage. Je détiens l'Unique Trait de Pinceau,et c'est pourquoi 
je puis embrasser la forme et l'esprit du paysage. Il y a cinquante ans, il n' y 
avait pas encore eu co-naissance de mon Moi avec les Monts et les Fleuves, 
non pas qu'ils eussent été valeur négligeable, mais je les laissais seulement
exister par eux-mêmes. Mais maintenant les monts et les fleuves me chargent
de parler pour eux; ils sont nés en moi et moi en eux. J'ai cherché sans trêve 
des cimes extraordinaires, j'en ai fait des croquis; Monts et Fleuves se sont 
rencontrés avec mon esprit, et leur empreinte s'y est métamorphosée, en 
sorte que finalement ils se ramènent à moi.

Les propos sur la peinture du Moine Citrouille-Amère
Traité du peintre Shitao, Pierre Ryckmans, Plon



Je regardais les espaliers en fleurs le long du petit mur de briques roses, les arbres fleuris,
la pelouse d’un vert étincelant jonchée de pâquerettes, de pétales blancs et roses, le ciel, 
bien sûr, était bleu, et l’air semblait vibrer légèrement… et à ce moment-là, c’est venu…
quelque chose d’unique… qui ne reviendra plus jamais de cette façon, une sensation 
d’une telle violence qu’encore maintenant, après tant de temps écoulé, quand, amoindrie,
en partie effacée elle me revient, j’éprouve… mais quoi ? Quel mot peut s’en saisir ?
Pas le mot à tout dire : « bonheur », qui se présente le premier, non, pas lui… 
« félicité », « exaltation », sont trop laids, qu’ils n’y touchent pas… et « extase »… 
comme devant ce mot ce qui est là se rétracte… « Joie », oui, peut-être… 
ce petit mot modeste, tout simple, peut effleurer sans grand danger… mais il n’est pas
capable de recueillir ce qui m’emplit, me déborde, s’épand, va se perdre, se fondre dans
les briques roses, les espaliers en fleurs, la pelouse, les pétales roses et blancs, l’air qui vibre
parcouru de tremblements à peine perceptibles, d’ondes… des ondes de vie,
de vie tout court,quel autre mot ?… de vie à l’état pur, aucune menace sur elle, 
aucun mélange, elle atteint tout à coup l’intensité la plus grande qu’elle puisse jamais atteindre… 
jamais plus cette sorte d’intensité-là, pour rien, parce que c’est là, 
parce que je suis dans cela, dans le petit mur rose, les fleurs des espaliers, des arbres, 
la pelouse, l’air qui vibre… 
Je suis en eux sans rien de plus, rien qui ne soit à eux, rien à moi.

Nathalie Sarraute, Enfance, Gallimard, 1983.

( message paru en décembre 2013 réactualisé ce jour)
Brigitte Maillard

Naître avec le monde, Henri Maldiney, Shitao, Nathalie Sarraute