Texte de Pier Mayer-Dantec
Suite à mon texte récemment paru ici, hanté de l’homme des cavernes, « La poésie et le demain », on s’interroge çà et là sur l’existence de l’enfer ; sur un monde assez idéal où l’enfer viendrait s’engloutir, avec crainte que la poésie n’en disparaisse à son tour.
Je ne parlais de l’enfer chrétien qu’en pure hypothèse, je n’y crois n’y jamais ni ai cru, je dirai peut-être un jour, en un texte tout ramassé, ce que je ne cesse de faire sentir, ma mystique libératrice, qui ne s’accommode ni du néant, ni de l’enfer et de son miroir inversé, qu’on nomme le doux paradis, où tout me semble mou et flasque, et ses allées semées de fleurs sentent pour moi la guimauve, au point que je n’y pose pied... L’enfer vrai n’est que sur terre, ce n’est pas de lui que je parlais, mais de l’autre dont on nous menace, et de cette menace je ris, comme de l’idée même de péché. Et le citer ne voulait pas dire que j’adhérais à sa croyance, croyance molle de couards nés, qui veulent vivre en se fouettant, d’un petit fouet de mortes prières, puis en s’achetant des indulgences, et cela sent assez mauvais que je dois plus loin respirer…
Ce qui est soulevé donc en douce, et bien plus sérieusement, revient à se poser la question de la douleur, de la faille et même, rien moins que de l'aliénation. De la nécessité de l'art, dont la poésie n'est que l'esprit commun et qui aime autant se nicher en danse qu’en théâtre ou musique, enfin en tous les arts vivants.
Car s’il y a nécessité d’art, c’est que certain manque nous emplit, nous cisaille et nous torture. Le poète au sens large et vrai est un sorcier bénéfique, le guérisseur attendu d’une vie ouverte aux blessures, et semée de maladresses et de coups bas. Qu’on relise donc Shakespeare, et puis me dise ce qui l’inspire… si ce ne sont pas les turpitudes et les secousses de l’homme bancal, autant que tyran pour s’en défendre, et que le vent des passions dévaste, et dont l’au-delà garde les traces comme en un arôme maudit, odeur de mort et de fantôme et qui emplit tout le ciel. Et c’est cela aussi l’enfer, c’est l’enfer sur maudite terre qui jette son empreinte au ciel, mais pour comprendre cela, il faut d’abord le sentir, et pour le sentir, il faut être partie du tout, du néant autant que du soleil, de la crapule d’homme comme des rois et des anges. Et ne pas se payer de mots, et explorer sa souffrance, jusqu’à la chair qui hurle en viande dès lors que l’âme se tord, de douleur ou d’abandon, de trahison des espérances, ou de trahison tout court : c’est le prix d’une vérité, et le garant de parole de chair…
Si la vie était juste et noble, nous n’aurions plus besoin de l’art, ou bien il se ferait gratuit, figures de style et panoplie, rapportée sur dos de danseur qui tangue la vie ébloui. Et peut-être s’il y survivait, serait-il risible même. D’ailleurs qui est la grande muse, sinon la Camarde aux ongles fous, et qui avance en froide nuit, ivre et toute titubante ?! Secondée de son assistante aux mille visages et ruses : la si cruelle maladie, elle cingle de son vent amer et n’a cure de rendez-vous.
Et ce serait bien le droit de chacun de préférer l’enfer poétisé avec l’homme qui y piétine, éternel balbutiant de la vie, si au bout du compte cela n’impliquait pas tout le malheur de l’être humain, cet éternel aliéné, ce pitoyable insatisfait.
Alors avons-nous autre choix que de poser sur le corps de la vie les doigts de la poésie ? pour tenter de la rénover et nous offrir cette étincelle, flammèche de l’idée d’une vie autre où enfin libérés du verbe, nous irions nobles et entiers sous le ciel, pleins de l’autre plus que de nous-mêmes, avec un ego tout blanchi.
Je ferais silence si je savais vivre, être atome d’air dans l’air, plume sur le dos du goéland. Mais nous sommes tous des exilés, chassés des limbes pour venir voir ce que nous pourrions accomplir, et quelle vie conquérir, au lieu de nous complaire en œuvres, en bons aliénés faits de pâte d’orgueil.
Seul l’art qui ne se pensait pas tel, parce qu’il n’était que souffle et magie, cet « art » rupestre justement, ancrait les hommes au cœur du monde sans leur ôter le moindre instinct. Et de leurs mains de sorciers voyants, ils faisaient vivre les bisons, les chevaux,
dans le temps même de leur peinture . Et ils les guidaient
en voyance, et les animaux le sentaient.
Mais cela n’était pas de l’art, c’était la quête d’une transe, la souvenance d’un corps de bête, et que nous avons larguée pour nous croire plus malins, nous les fragiles animaux contraints de déguiser nos manques en inventions épileptiques comme en art qui perd le grand nord.
Et que chante le bison en homme, que frissonne encore l’atmosphère, comme savaient le faire les premiers hommes, et l’on verra ce que devient l’art, et comment il prend ses congés, pour laisser place tout simplement à LA VIE, mais alors tout autre, étourdissante et enfiévrée, sous l’égide de l’infini.
Pier Mayer-Dantec
1er décembre 2009
article publié sur le site Facebook de Pier Mayer-Dantec le 1 décembre 2009
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« On ne taille pas dans mon esprit, pas plus qu’on n’y vient picorer. » Pier Mayer-Dantec