jeudi 3 février 2011

La pensée du tremblement, Edouard Glissant


Le poète descend, sans guide ni palan,
sans rive ni sextant ni clameur demeurant
Et l'empreint de volcan l'ouvre d'une eau de sable

extrait de L'eau du volcan, les Grands Chaos

LA PENSÉE DU TREMBLEMENT EDOUARD GLISSANT ET POESIE


Edouard Glissant vient de nous quitter; sa présence poétique magnifique 
m'accompagne toujours.C'était en 2004,

« Je ne sais pas ce que je vais dire… »
C’est ainsi qu’Edouard Glissant
poète, écrivain, essayiste Antillais-
démarre sa conférence à Uzeste en août 2004 –
« ça c’est important, il ne faut rien préparer….
sinon c’est la pensée, fixe, définie une fois pour toute qui s’impose… »

C’est vrai que tout est complexe, inextricable,
qu’il n’y a pas de formules raisonnées pour dire ce qu’on est,
que la réalité est plus riche que la façon dont on la définit…

Y-aurait-il là une nouvelle entrée dans le monde ?

Une pensée qui s’accorde au tremblement de notre monde…
Le monde tremble et nous avec, dedans et dehors
Voir séisme et crise de nerfs...

"… essayons plutôt de trembler en nous penchant vers l’autre
plutôt que d’être sûr de nous mêmes quand nous allons frapper l’autre.
Essayons de comprendre comment le monde à son tour tremble,
mettons-nous en accord avec le monde,
tremblons du tremblement du monde,
ce n’est pas un tremblement de faiblesse,
ce n’est pas un tremblement d’hésitation
c’est le tremblement de celui qui vit la vie du monde,
c’est peut-être ce qui nous est donné de plus fantastique aujourd’hui "
conclue-t-il à la fin de sa conférence.


Et moi ça me va ! Je tremble de joie. Je sors de la certitude.
Je ne me raidis plus. Je te regarde en sachant que tu trembles aussi .
Avec " ça " je vais découvrir le monde, maintenant.
J’ai envie de voir jusqu’où cette pensée du tremblement me délivre,
" à cri ouvert "…

Je me sens « réassemblée dans l’absolu diversité »,
je n’ai plus d’origine,il n’y a plus de genèse,je suis collée à
" une utopie qui jamais ne se fixe et qui ouvre demain,
comme un soleil et un fruit partagé "
Je peux enfin m’approcher du chaos du Monde…

" la pensée du tremblement surgit de partout,
musiques et formes suggérées par les peuples.Musiques douces et lentes,
lourdes et battantes.Beautés à cri ouvert.
Elle nous préserve des pensées et des systèmes de pensée…. "
extrait de La Cohée du lamentin – Edouard Glissant-2005

Je l'aime pour cette pensée du tremblement, pour L'intraitable beauté du monde,
pour sa création de l'Institut du Tout-Monde « à l’écoute des mélodies du monde(...)
et de la connaissance de l’imaginaire des peuples dans leur diversité »,
et Quand les murs tombent...
Avec cette joie aussi de l' écouter au festival Étonnants voyageurs évoquer avec
Patrick Chamoiseau la poésie du monde comme la Littérature-Monde,
un fil essentiel de sa pensée
"La notion même d’identité a longtemps servi de muraille : faire le compte de ce qui est à soi,
le distinguer de ce qui tient de l’Autre, qu’on érige alors en menace illisible,
empreinte de barbarie. Le mur identitaire a donné les éternelles confrontations de peuples,
les empires, les expansions coloniales, la Traite des nègres, les atrocités de l’esclavage 
américain et tous les génocides." 
extrait de Les murs, Approche des hasards et de la nécessité de l’idée d’identité.


Dans ce monde immense  Edouard Glissant nous aide à penser, ainsi son
Manifeste pour les produits de haute nécessité chez Galaade que sont la lecture, 
le travail créateur, la spiritualité ou la pensée.
Je l'aime pour toute sa poésie vibrante entre les îles, entre La terre, le feu, l’eau et les vents
( sa dernière publication, chez Galaade  une anthologie de la poésie du Tout-monde)


« le poème va sa route par-dessous, il manifeste ses éclats dans toutes les langues du monde,
 c’est-à-dire dans toutes les directions que nous avons peut-être perdues, il s’étend d’une vérité
 de paysage à une autre : le poème roule de temps à temps ».

*
Si la nuit te dépose au plus haut de la mer
N'offense en toi la mer par échouage des anciens dieux
Seules les fleurs savent comme on gravit l'éternité
Nous t'appelons terre blessée ô combien notre temps
Sera bref, ainsi l'eau dont on ne voit le lit
Chanson d'eau empilée sur l'eau du triste soir
Tu es douce à celui que tu éloignes de ta nuit
Tel un gravier trop lourd enfoui aux grèves de minuit
J'ai mené ma rame entre les îles je t'ai nommée
loin avant que tu m'aies désigné pour asile et souffle
je t'ai nommée Insaisissable et Toute-enfuie
Ton rire a séparé les eaux bleues des eaux inconnues

Edouard Glissant - Pour Mycéa extrait de Pays rêvé, pays réel
Collection Poésie Gallimard

17 commentaires:

  1. Un poète est passé
    reste son chant à jamais chanté
    et qui retentira par delà la mer

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  2. "« Rien n’est vrai, tout est vivant / Rien n’est vrai : Il n’y a que suspens entre un passé / et un avenir »" disait-il
    merci Jeandler

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  3. Hello, Brigitte.
    The human being knows that injure the earth.
    Probably it may be ignored.

    Il est une chose commune ...

    Thank you for your visit.
    Good weekend.
    ruma

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  4. Les mots d'Édouard Glissant me font du bien.J'aime l'idée de cette écoute du monde , de cette porosité au chant de l'âme inconnue, de cette précarité du vivant, de cet éphémère qui nous constitue au plus profond de l'être. J'aime ce chant qui me parvient de l'au-delà, de l'au-delà d'une mort"provisoire". Si le prix de la liberté doit passer par ce tremblement de terre permanent, par cette incertitude identitaire, par cette "humanitude" à redécouvrir sans cesse, alors, oui, je veux bien vivre nu sous les étoiles et accepter mon ignorance.

    Belle soirée à toi, Brigitte, merci de cette page qui rend hommage au grand poète,

    Je t'embrasse,

    Roger

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  5. Ruma. See you soon. Say thank you for coming here
    your belief in man.

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  6. Vivre nu sous les étoiles dans" la vallée de vie" qu'est
    "l'incertitude" comme l'appelle Edmond Jabès

    Ton retour de lecteur est toujours précieux Roger
    et ces partages un encouragement tjs à poursuivre

    Je t'embrasse
    Brigitte

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  7. Ne rien préparer arriver ainsi et sentir le moment favorable et parler ....j'aime cette façon de penser qui vient du plus profond du coeur et de l'esprit
    voilà le vrai poète merci pour ce bel hommage
    Arlette

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  8. Merci, Brigitte pour cette évocation de Glissant que je connais moins que Senghor ou Césaire. Lisant son évocation de l'identité, je ne peux que souscrire à ce qu'il dit et au mot " muraille" qu'il emploie si justement. Et je pense aussi bien sûr au débat sur l'identité ( française) lancé par les autorités et qui s'est bien enlisé...

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  9. Oui Michel, Quelle grande muraille l'identité...et toutes ces portes qui s'ouvrent, merci de passer par là et de partager ainsi Belle journée à la découverte de votre dessin du jour:)

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  10. Arlette grand bonjour, nous sommes souvent émues en même pensée:) à très bientôt Brigitte

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  11. Sa poésie a glissé dans l'antre de nos coeurs , semant des parfums douceurs ...
    Douce journée Brigitte :)
    T'embrasse fort ...

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  12. Oui Marie la voilà qui se glisse ainsi...
    la poésie sans qui on ne peut pas vivre
    très belle soirée je t'embrasse Brigitte

    Et toutes vos pensées enrichissent cet adieu-là
    merci encore

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  13. Il arrive parfois que la certitude de l'un révèle à l'autre son tremblement et lui permette de s'en défaire. S'il le veut bien.

    Et s'il ne le veut pas, il trouvera d'autres moyens sur son chemin, un jour, une heure, une minute ou une seconde, qu'il saura reconnaître.

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  14. Bienvenue à cette pensée toute personnelle,
    merci Passagère
    belle soirée à toi
    Brigitte

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  15. Hello, Brigitte.
    You have nice page, lovely work :)

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  16. Merci Brigitte! Cette article est superbe. Ainsi que votre blog. Pour moi, la poesie d'Edouard Glissant est un chant d'amour sur la liberte. La liberte d'etre authentique dans la diversite. Un "Nous" intime celui du tremblement de la terre berce par les melodies du monde. Edouard glissant nous offre l' esquisse d'une identite si difficile a definir dans le multiculturalisme.


    Merci encore!

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  17. Kunline bienvenue autour d'Edouard Glissant
    et "son chant d'amour sur la liberté", c'est tout à fait ça
    comme l'est "ce tremblement bercé par les mélodies du monde"...bravo alors entrons dans la relation!
    La relation comme le lien de l'humanité dans un monde
    habité par tant de conceptions!

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