dimanche 18 décembre 2011

René Daumal, Mémorables, Basarab Nicolescu



Basarab Nicolescu lors de notre émission sur Radio Aligre en août 2010
nous fait découvrir, à l'antenne, ce texte, Mémorables 

de René Daumal.

Vous pouvez écouter en podcast  Ici 
cet interview avec Basarab Nicolescu,
Physicien théoricien spécialiste des particules élémentaires.
À signaler aussi sous la direction de Basarab Nicolescu et Jean-Philippe de Tonnac, 

René Daumal ou le perpétuel incandescent, éditions bois d'orion 2008



MEMORABLES



Souviens-toi : de ta mère et de ton père, et de ton premier mensonge, dont l’indiscrète odeur rampe dans ta mémoire.
Souviens-toi de ta première insulte à ceux qui te firent : la graine de l’orgueil était semée, la cassure luisait, rompant la nuit une.

Souviens-toi des soirs de terreurs où la pensée du néant te griffait au ventre, et revenait toujours te le ronger, comme un vautour ; et souviens-toi des matins de soleil dans la chambre.
Souviens-toi de la nuit de la délivrance, où ton corps, dénoué, tombant comme une voile, tu respiras un peu de l’air incorruptible ; et souviens-toi des animaux gluants qui t’ont repris.

Souviens-toi des magies, des poisons et des rêves tenaces, -tu voulais voir, tu bouchais tes deux yeux pour voir, sans savoir ouvrir l’autre.
Souviens-toi de tes complices et de vos tromperies, et de ce grand défi de sortir de la cage.

Souviens-toi du jour où tu crevas la toile et fut pris vivant, fixé sur place dans le vacarme de vacarmes des roues de roues tournant sans tourner, toi dedans, happé toujours par le même moment immobile, répété, répété, et le temps ne faisait qu’un tour, tout tournant en trois sens innombrables, le temps se bouclait à rebours, -et les yeux de chair ne voyaient qu’un rêve, il n’existait que le silence dévorant, les mots étaient des peaux séchées, et le bruit, le oui, le bruit, le non, le hurlement visible et noir de la machine impossible te niait, le cri silencieux, « je suis » que l’os entend, dont la pierre meurt, dont croit mourir ce qui ne fut jamais – et tu renaissais à chaque instant que pour être nié par le grand cercle sans bornes, tout pur, tout centre, pur sauf toi.
 Et souviens-toi des jours qui suivirent, quand tu marchais comme un cadavre ensorcelé, avec la certitude d’être mangé par l’infini, d’être annulé par le seul existant Absurde.
Et surtout souviens-toi des jours honteux où tu voulus tout jeter, n’importe comment, -mais un gardien veillait quand tu rêvais,
il te fit toucher ta chair, il te fit souvenir des tiens, il te fit ramasser tes loques – souviens-toi de ton gardien.

Souviens-toi du beau mirage des concepts, et des mots émouvants, - palais de miroirs, bâti dans une cave ; et souviens-toi de l’homme qui vint, qui cassa tout, qui te prît de sa rude main, te tira de tes rêves, et te fit asseoir dans les épines du plein jour ; 
et souviens-toi que tu ne sais te souvenir.

Souviens-toi que tout se paie, souviens-toi de ton bonheur, mais quand fut écrasé ton cœur, il était trop tard pour payer d’avance.
Souviens-toi de l’ami qui tendait sa raison pour recueillir tes larmes, jaillies de la source gelée que violait le soleil du printemps.
Souviens-toi que l’amour triompha quand elle et toi vous sûtes vous soumettre à son feu jaloux, priant de pourrir dans la même flamme.
Mais souviens-toi qu’amour n’est de personne, qu’en ton cœur de chair n’est personne, que le soleil n’est à personne, rougis en regardant le bourbier de ton cœur.

Souviens-toi des matins où la grâce était comme un bâton brandi qui te menait, soumis, par tes journées, - heureux le bétail sous le joug !Et souviens-toi que ta pauvre mémoire entre ses doigts gourds laissa filer le poisson d’or.

 Souviens-toi de ceux qui te disent : souviens-toi, souviens-toi du plaisir douteux de la chute.

Souviens-toi, pauvre mémoire mienne, des deux faces de la médaille, - et de son métal unique.


René Daumal

Plateau d’Assy février 1942

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