samedi 28 septembre 2013

La peau du monde, René Daumal, Le Contre-Ciel

extrait, la Peau du monde


Je vis et je vais m’interrogeant de la vie,
et l’image méconnaissable de moi-même,
ce monde d’air, de roc, de maisons, de lumières,
de millions de visages sans lois, sans voix
ce cuivre, ce bois verni, ces souffles, ces cris,
tournent, couleurs à fleur de peau,
formes touchées, mangées, où suis-je ?

(non, non, ce n’est pas une devinette,
hélas, ce n’est pas une devinette,
que ce soit ici ou ailleurs
je ne me reconnais plus.)

Ordre si fragile de la géométrie,
ne me prodigue plus les consolations de ton cœur de fer.
Ces jours, je vais dans les couleurs et les sons mêlés,
et je vois la nuit dans les plus vives lumières,
monde, monstrueux fantôme,
ton jour est la plus vide des nuits.
Une voix dit : ″où suis-je ? qui suis-je ?″

Est-ce ma voix dans ce désert ?
La surface de chaque chose
est tendue par la nuit qui la gonfle,
− Oh ! cette nuit en voiles de soleil !
Oui, cette parole dans la bulle d’illusion,
cette parole perdue,
ce n’est jamais que la mienne.



René Daumal, "L’ennemi du jour ", in Le contre-ciel, suivi de 
Les dernières paroles du poète, Poésie /Gallimard, n° 63, 1970, p. 141.

[Texte rencontré sur  Poezibao où se découvre l'actualité éditoriale de la poésie
entretiens, évènements, notes de lecture...un lieu ressource pour acteurs
et  lecteurs de la création contemporaine.
Cause Littéraire  entretien du 21 septembre 2013 de Matthieu Goszola avec 
Florence Trocmé fondatrice de la revue en ligne Poezibao ]

René Daumal 1908 - 1944
sur Esprits Nomades
Le Grand jeu de René Daumal sur la Revue des ressources

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