mercredi 8 février 2017

Le monde commence aujourd'hui, Jacques Lusseyran

Le monde commence aujourd'hui Jacques Lusseyran


"Quelques semaines plus tard - c’était en plein mois d’août, tandis que, à notre insu, les armées alliées libéraient la France -, je me retrouvai au même endroit. Je m’assis sur le petit mur de pierre qui faisait face à cette longue et étroite construction : les lavabos. Une porte, quelques fenêtres hautes et, dans l’ombre intérieure, une file de grandes vasques rouges (on eût dit du porphyre) surmontées d’un champignon de métal d’où sifflait en panache une eau glacée. C’était là que, chaque matin, à l’instant où les projecteurs de la nuit s’éteignaient au sommet des miradors, nous étions jetés par monceaux, et devions faire notre toilette dans la fumée des corps d’hommes pressés.

   J’étais sur le mur, au soleil, entre un jeune acteur parisien, un jeune gars effarouché, trop beau, aux mains de fille, et un instituteur bourguignon consciencieux et quelque peu sceptique. Alors je leur dis : « La poésie, la vraie, ce n’est pas de la littérature. » Tous deux s’écrièrent

« Pas de la littérature ! » Je les surprenais, je les choquais presque. Je vis bien que je devais m’expliquer, mais je n’en avais pas le désir. Et je me mis à réciter des vers, au hasard, tous ceux que je retrouvais, tous ceux qui ressemblaient à notre vie en cet instant. Je récitai du Baudelaire, du Rimbaud, à voix simple.
    Peu à peu, à ma voix, une autre voix s’était ajoutée. Je ne savais pas d’où elle venait, je me le demandais à peine. Puis je fus bien obligé d’entendre : les vers étaient répétés dans l’ombre. Des voix s’étaient levées timidement derrière moi. J’en percevais devant moi aussi. J’étais entouré. Sans même le vouloir, je fis plus lente ma récitation.
   Des hommes étaient venus. Ils s’étaient ralliés et formaient un cercle. Ils prononçaient les mots en écho. A la fin de chaque strophe, à chaque silence, ils faisaient bourdonner les dernières syllabes. « Va, va! Laisse-toi faire ! Récite ! me souffla l’acteur aux mains de fille, ce qui se passe est extraordinaire. »
   Je psalmodiais. Il me semblait savoir à cet instant tous les poèmes que j’avais lus, même ceux que je croyais oubliés. Le cercle des hommes autour de moi se serrait : c’était une foule. Alors, j’entendis que ces hommes n’étaient pas des Français. L’écho des vers qu’ils me renvoyaient était parfois défiguré, comme le son du violon dont une corde se relâche, parfois juste comme un diapason. La respiration de tous ces hommes s’approchait : je la sentais maintenant sur mon visage. Ils étaient cinquante peut-être.
   Je leur dis : « Qui êtes-vous ? » La réponse me vint aussitôt, mais dans un désordre effrayant : les uns parlaient allemand, les autres russe, d’autres hongrois. Quelques-uns répétèrent simplement les derniers mots du dernier vers, en français. Ils se penchaient vers moi, gesticulaient se baissaient et se redressaient, frappaient leur poitrine de tout le bras, zézayaient, grommelaient se récriaient, en proie à une passion soudaine. J’étais abasourdi, et heureux, stupidement heureux. Mais je ne distinguais plus aucune parole, tant le vacarme, en quelques secondes, avait grandi. Loin de moi, derrière la cohue oscillante, des hommes hélaient les passants dans toutes les langues de l’Europe orientale Ne cherchant plus à comprendre ce qui arrivait, incapable d’éprouver autre chose que du bonheur, un bonheur rythmé à la façon d’un son musical, un bonheur de gorge et de souffle, je repris ma récitation. Il ne me restait en mémoire qu’un poème de Baudelaire : la Mort des amants. Je le donnai. Et des dizaines de voix ronflantes, grinçantes, croassantes, caressantes, répétèrent : « les Flammes mortes »."


Le Monde commence aujourd’hui, Jacques Lusseyran, Editions Silène 2012
(première édition La Table Ronde 1959)
pages 86 et 87

« En 1958, Jacques Lusseyran s’installe en Virginie pour y devenir enseignant. Là, il convoque ses souvenirs et témoigne d’un parcours hors du commun : résistant aveugle, déporté en 1944 au camp de Buchenwald  puis professeur de littérature dans une université américaine. Les thèmes évoqués vont du silence, à la poésie, en passant par la mémoire, l’enseignement et l’auditoire ou encore la notion de liberté intérieure. Le monde commence aujourd’hui demeure une somptueuse leçon de résilience et un chant d’amour à la vie, dont la quête a lieu partout et tout le temps, du vestibule de l’enfer aux immensités américaines. » extrait quatrième de couverture

( message déja paru en 2014 réactualisé ce jour)

Le monde commence aujourd'hui, Jacques Lusseyran

2 commentaires:

  1. Je viens de lire "Et la lumière fût". Bouleversée, je découvre ce lignes que vous faîtes apparaître de lui, au sujet de la poésie...Quelle humanité..C'est magnifique. Oui, vraiment, la poésie n'est pas de la littérature.

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    1. bonjour anonyme et merci pour ces mots auprès de Jacques Lusseyran

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