mardi 5 juillet 2016

Abbas Kiarostami, Des milliers d'arbres solitaires, Po&Psy

Article  paru en avril 2014 réinitialisé ce jour. Abbas Kiarostami vient de nous
quitter ce lundi 4 juillet 2016.


Wall#6 2009 -2010 Abbas Kiarostami Galerie de France

Abbas Kiorastami, une création qui engage notre liberté




Lors de la 17e édition du Festival Voix de la Méditerranée à Lodève en juillet 2014 accueille Abbas Kiarostami cinéaste, photographe et poète iranien.

A cette même période paraitra aux éditions PO&PSY in extenso, juillet 2014
l’intégrale de son œuvre poétique. Cette anthologie Des milliers d'arbres solitaires est traduite par :

- Tayebeh Hashemi & Jean-Restom Nasser (pour "7 heures moins 7") et Niloufar Sadighi & Franck Merger (pour "Avec le vent" et "Un loup aux aguets") -


Danièle Faugeras, éditrice, confie aux lecteurs de Monde en poésie les premiers extraits de ce recueil.

“It's said that in the beginning was the word, but for me the beginning is always an image. When I think about a conversation, it always starts with images. And what I love about photography is the inscription of a single moment: it's completely ephemeral. You take the photograph, and one second later, everything has changed” The Guardian, Wednesday 29 July 2009


Pour cet artiste tout commence par une image… films, photographies, poèmes  cherchent  notre regard. Rien ne nous est imposé ou le moins possible. Ce que nous vivrons ou ressentirons sera de notre liberté.
Cette poésie de forme courte d’apparence banale ouvre l’œil et nous laisse étonnés.
Le poème, véritable instantané, semble ne jamais quitter le regard du photographe.
L’attention si précise, saisie dans les mots, créent de petites scènes que notre imaginaire goûte à l’envie. L’épure joue son rôle. À l’essentiel. BM



un obscur poète
dans un hameau perdu
a décrété cette année
année de la poésie



cette année-là
les paysans
quoi qu'ils aient semé
ont moissonné des poèmes




les voisins
sur la corde à linge
avaient étendu des poèmes
mois de mai



les étalagistes
étalaient des poèmes



un vers de poésie
a disparu sur le rivage
nul ne le cherche



le vent
a dérobé
un hémistiche
sur le fil d'étendage du voisin

les amoureux indigents
dans l'obscurité de la nuit
hors de la vue des patrouilles
ont diffusé des tracts de poésie



l'hôtel des monnaies
a frappé des pièces de deux
et quatre vers



les prostituées
de leurs clients sans le sou
acceptaient des poèmes



les demoiselles vierges
pour prix de la fiancée
réclamaient des recueils de poèmes
les banques
envisageaient l'ouverture d'agences
de poésie



les caissiers
dans leurs caisses
constataient un déficit de poèmes



un jeune va-nu-pieds
a troqué
un quatrain
contre un cran d'arrêt



la mairie
pour l'octroi des permis de construire
à défaut de plans
acceptait aussi des poèmes

les négociants en poésie
avec des barques sans voiles
faisaient de la contrebande de poèmes



les matelots
rejetaient à la mer
les excédents de poèmes



les pharmacies
rendaient à leurs clients
la monnaie en poèmes



un pêcheur
féru de poésie
pêchait le poisson
dans le miroitement du disque lunaire



les petits épiciers
sur les portes de leurs échoppes ont écrit :
" ici on n'accepte pas les poèmes "



les cambistes chevronnés
pour favoriser l'accalmie
se sont
croisé les bras



les hommes d'état
en quête de solution
consultaient
des politiciens férus de poésie





c'était un poète
homme d'état
ou bien un politicien
poète
sa poésie était entachée de politique
et sa politique
dénuée de poésie



féru de poésie et poète
féru de vin
et buveur
il a passé quelques mois en prison
où il n'a pas fait de poésie
ni bu de vin
mais a récité des poèmes
pour les autres
qui ne connaissaient ni le vin
ni la poésie




les agents du recensement
ont identifié
cent vingt-quatre mille
jeunes poètes



fruit d'une insomnie la nuit la plus longue
un court poème



à une profondeur de vingt mille lieues
sous les mers
un hémistiche
ondulait
parmi les algues



quelqu'un de coté-là du mur
quelqu'un de ce côté-ci
ni celui-là ne sait
ni celui-ci
il n'y a que le poète qui sache



huit à dix poissons petits et grands
et un hémistiche sur un papier
dans le filet des pêcheurs



quand je n'ai rien dans la poche
j'ai la poésie
quand je n'ai rien dans le frigo
j'ai la poésie
quand je n'ai rien dans le cœur
je n'ai rien


dans une chambre d'hôtel exiguë
j'ai composé un poème
sur la steppe



au point du jour
mon poème a fané
au lever du soleil
mon poème a passé



dans les vieux souliers de mon enfance
toujours se sont dissimulés
deux trois ébauches de poèmes



le cerf-volant que petit
j'avais lâché au vent
s'est aujourd'hui posé sur mon poème


un mot
sur un papier
le papier
à l'hameçon d'un pêcheur féru de poésie



dans ma paire de chaussettes blanches
on a trouvé
un pur distique



face au joug du temps
le havre du poème
face à la tyrannie de l'amour
le havre du poème
face à la criante injustice
le havre du poème





Abbas KIAROSTAMI
extraits de "Sept heures moins sept"
recueil traduit par Tayebeh Hashemi et Jean-Restom Nasser
à paraître dans Des milliers d'arbres solitaires
(Abbas Kiarostami, œuvre poétique complète)
PO&PSY in extenso, juillet 2014




« Pourquoi la lecture d'un poème excite-t-elle notre imagination et nous invite-t-elle à participer à son achèvement ? Les poèmes sont sans doute créés pour atteindre une unité malgré leur inachèvement. Quand mon imagination s'y mêle, le poème devient le mien. Le poème ne raconte jamais une histoire, il donne une série d'images. Si j'ai une représentation de ces images dans ma mémoire, si j'en possède les codes, je peux accéder à son mystère. L'incompréhension fait partie de l'essence de la poésie. Une image ne représente pas, ne se donne pas en représentation mais annonce sa présence, invite le spectateur, le lecteur, à la découvrir. » 
Abbas Kiarostami  - extrait de la quatrième de couverture Havres, Abbas Kiarostami, Po&Psy, éditions Erès, 2010


Brigitte Maillard

Abbas Kiarostami, Des milliers d'arbres solitaires, Po&Psy, 


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