Michel Cazenave, poète des profondeurs



(...) Comme le disait Jung à la fin de "Ma Vie", le monde qui nous entoure est d'une éclatante beauté, et aussi, d'une insoutenable cruauté. La poésie nous "sert" à nous frayer notre chemin vers la pure Beauté, et il m'apparaît de jour en jour plus clairement que le poème nous emmène vers toute la musique du monde (que les sceptiques néo-aristotéliciens en ricanent à leur aise !), et vers ce que beaucoup d'auteurs modernes nomment la "cosmodernité", c'est-à-dire la relation à l'ensemble de l'Univers sous le "pouvoir" de l'Amour." 

Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. 
Revue recours au poème
Michel Cazenave







C’est entendu : le soleil nous éclaire et nous réchauffe (le soleil de ce monde, le soleil fait de matière et d’atomes).

Mais n’y a-t-il un soleil au delà de ce seul soleil visible, un soleil qui nous entoure de sa ténébreuse lumière, un soleil « sur-réel » qui serait le guide de nos âmes en ce monde imparfait ?




Michel Cazenave écrivain philosophe et poète, spécialiste de l'œuvre de Carl Gustav Jung, créateur sur France culture de l’émission Les vivants et les dieux, vient de nous quitter. 
Un homme riche de culture, d’écoute si profonde du mouvement de la vie. Une attention libre, généreuse, cultivée, et immensément poétique.

Michel Cazenave a accepté en 2013 de rédiger la préface de mon recueil Soleil vivant soleil, Librairie Galerie Racine.
C’est la poésie et c'est la femme qui tentait de se révéler en poésie - de comprendre ses propres écrits- que son geste a accueilli. Son geste et je dirai sa bonté. Je ressens une profonde gratitude.

Je poste ici cet article de Michel Cazenave écrit pour la Revue Recours au poème (Michel Cazenave y avait une rubrique régulière, En chemin) en 2013; écrit qui nous regarde tous, tant le Soleil fait signe à la vraie vie.


En chemin… A propos de Brigitte Maillard

 C’est entendu : le soleil nous éclaire et nous réchauffe (le soleil de ce monde, le soleil fait de matière et d’atomes).
  Mais n’y a-t-il un soleil  au delà de ce seul soleil visible, un soleil qui nous entoure de sa ténébreuse lumière, un soleil  « sur-réel » qui serait le guide de nos âmes en ce monde imparfait ?
  Bien sûr, on connaissait déjà le « soleil noir de la mélancolie » dont nous avait déjà tant entretenu, dans son sentiment intime d’être un desdichado, un poète comme Gérard de Nerval – et dont l’appréhension court aussi bien dans de nombreuses pages des Filles du feu que dans Sylvie, pour finir en apothéose dans l’ultime inspiration d’Aurelia.
   N’existe-t-il pas, néanmoins – et encore plus profondément – un autre soleil, dont la noirceur intrinsèque serait due à un trop-plein de lumière (une telle lumière qu’elle aveuglerait nos yeux), un soleil dont l’absence serait la preuve la plus tangible de son irrémessible présence à nos cœurs et à nos mains adorantes ?
   Il me semble (me trompé-je ?) que c’est de ce soleil que nous entretient Brigitte Maillard dans le recueil poétique qu’elle vient de faire paraître,  et que, lorsqu’elle note presque tout de suite (dès la deuxième page précisément) : « tu vois il a disparu/ il ne reste que l’horizon », elle se trouve extraordinairement proche de ce Père de Cappadoce qu’était Grégoire de Nysse quand, dans ses Homélies sur le Cantique des cantiques, il explique que nous allons de « commencement en commencement par des commencements sans fin », et que nous nous approchons ainsi d’un horizon qui, pourtant, se dérobe sans fin.
   Comment comprendre autrement telle notation si proche du Grain de Sénevé de maître Eckhart ou de la parole du « Bienheureux » à Arjuna, dans la Bhagvad-Gita, sur « Cela » qui, à la vérité, ne se trouverait ni près ni loin : « Je suis un peu perdue/ ici-bas n’est pas ici et ailleurs/ ici » ?
   Bien sûr, ces vers se poursuivent par l’évocation de la mort, mais s’agit-il de la même mort à laquelle nous sommes habitués ? Lorsque Brigitte Maillard  écrit par exemple, s’adressant à elle : « décore mon jardin/ de tes mains si douces », pour continuer peu après par : «  éternité/ tu devances ma vie ! », comment ne pas entendre que c’est avec le suprême  mystère qu’elle s’entretient de la sorte ?
   Et dès lors, cet Amour dont ne veut se déprendre l’auteur (mais plutôt, sans cesse et sans cesse, rechercher son essence jusque dans les recoins de la vie), peut révéler son visage sans figure discernable : « je crie l’amour unique/ la flambée de violence/ la courroie qui se brise/ et la corde qui m’attache// fleur au soleil levé je crie/ la chute de l’homme dans les dimensions de dieu »…
   C’est le moment, en effet, où elle peut bien relever que, « Poète sans histoire, au bord du gouffre, la tête renversée je touche au ciel. »  et qu’ « il a fallu mourir// (plus de mille fois par jour/ à la morsure du loup)// pour que naisse le jour/ que la vie se  retrouve/ sans que rêve l’amour ».
    Et si le vrai soleil, dans notre vie comme elle est – et dans cette part d’éternité dont nous sommes aussi constitués – c’était cela : un soleil d’après le soleil, une telle sombre lumière dont nous désespérons de pouvoir jamais l’exprimer – et si son adoration consistait à se taire pour d’autant mieux le révérer dans sa source de bienfaits et son pouvoir de transmutation ?
   « naît alors/ un vrai visage/ sans second plan/ avec Amour///sur le vent de la pierre et des ombres/ sur le verbe fruit/ sur ce qui est là// (demeure le silence)



Retrouvez la voix de Michel Cazenave dans ses émissions, Les vivants et les dieux, postées  désormais sur You tube 





Michel Cazenave monde en poesie soleil Brigitte Maillard

Articles les plus consultés ce mois-ci

Souffles, BIRAGO DIOP