Madeleine Bernard, la Songeuse de l'invisible


Madeleine Bernard



Monde en poésie a la joie d'accueillir ce nouveau livre de l'auteure Marie-Hélène Prouteau Stéphan.  Pierre Tanguy auteur, poète et critique nous le présente au travers de sa note de lecture. 


La Nantaise Marie-Hélène Prouteau nous fait revivre l’âge d’or de la révolution picturale de la fin du 19e siècle et notamment celle liée à l’Ecole de Pont-Aven à travers l’histoire de la vie de Madeleine Bernard (1871-1895), sœur du célèbre peintre Emile Bernard. De trois ans sa cadette, cette « jeune femme incandescente » morte à 24 ans fut à la fois muse, modèle et confidente non seulement de son frère mais aussi d’autres artistes qui ont profondément marqué cette période de l’histoire de l’art.

« Madeleine est très à l’aise dans la conversation avec ces peintres un peu fêlés qui peignent les arbres en bleu, le sable des plages en vermillon et japonisent à tout va ». Marie-Hélène Prouteau nous parle ici d’un moment décisif dans la vie de Madeleine Bernard : la venue de la jeune femme à Pont-Aven en 1888. Elle y rejoint son artiste de frère venu sur place dès 1886 à l’occasion d’un voyage à pied qu’il effectuera en Bretagne et le fera notamment passer par Saint-Briac, un lieu auquel il restera aussi profondément attaché.

En cette année 1888, la jeune Madeleine tape dans l’œil de Paul Gauguin qui signera la tableau fameux Portrait de Madeleine Bernard (musée de Grenoble). « Elle a revêtu la veste jaune, note Marie-Hélène Prouteau, la tunique bleue boutonnée et la jupe rouge serrée à la taille ». Paul Gauguin, « dans la vigueur de ses quarante ans », est sous le charme. La jeune fille, la « songeuse », « la tête appuyée sur la main, sa pose familière », est une très jeune fille de 17 ans. Mais « tout ici lui parle de la vie qu’elle voudrait vivre. La vie près de la nature, dans l’humilité de ces choses simples qui sont les vraies richesses ». Elle attire aussi l’attention d’un autre artiste, Charles Laval, avec qui elle aura une liaison.

Mais la vie de Madeleine n’est pas figée dans cette Cornouaille bohême. Elle est d’abord faite d’allées et venues entre sa famille originaire de Lille mais installée à Asnières (le père est négociant en tissus) et divers lieux où elle séjourne pour le plaisir ou par nécessité. Néanmoins, on la retrouve souvent dans les pas de son frère Emile. La voici par exemple aux bains de mer au Crotoy en 1889 (« la mer ici ne vaut pas celle de la Bretagne », écrit-elle) puis, en 1891, à Saint-Briac (« le pays est superbe, plus je le regarde, plus je l’admire », écrit-elle à ses parents). C’est de cette année 1891 que date la fin d’une relation amicale avec Paul Gauguin quand ce dernier se prévaut publiquement, ignorant Emile Bernard, d’être le fondateur du symbolisme en peinture.

Un vrai travail d’investigation

Au fil des pages, Marie-Hélène Prouteau approfondit notre connaissance de la jeune femme, enrichit son texte d’un luxe de notations sur cette période d’effervescence artistique. Elle a pour cela puisé dans des écrits de toute nature, dans des correspondances et effectué un vrai travail d’investigation. Elle le rehausse par une qualité d’écriture qui porte sa marque propre (alliant fluidité et élégance), éveillant chez le lecteur le sentiment d’être de plain-pied dans un univers d’hommes et de femmes en quête d’un autre avenir possible.

« Je souffre trop du réel de la vie, écrit Madeleine à son frère Emile en 1892, je suis plus persuadée que jamais que je suis incapable de vivre selon le monde. Si je ne craignais pas de céder à la lâcheté, je me retirerais dans un cloître ». Marie-Hélène Prouteau souligne, de ci de là, l’approche mystique de son personnage. Oui, « songeuse de l’invisible ». D’où son peu d’empressement à voir sa vie de femme tracée d’avance comme lorsque son père l’inscrit dans une maison de commerce. Madeleine rompt avec sa famille quand sa mère (autoritaire) fustigera, à tort, son « amitié coupable » avec une autre femme, son amie Charlotte Joliet, de cinq ans son aînée.

Madeleine rejoint l’Angleterre, puis s’enfuit à Genève (avec Charlotte) où elle entretient une liaison avec un jeune Russe « de fort bonne famille » qui n’est autre que le frère de la journaliste et écrivaine Isabelle Eberhardt. Puis elle projette d’aller en Corse et même au Canada. Finalement ce sera l’Egypte où elle rejoint Emile qui vient de s’y marier. Madeleine meurt le 20 novembre 1892 des suites d’une phtisie pulmonaire (on attribuera cette maladie à sa liaison avec Charles Laval qui était tuberculeux).

Madeleine Bernard, femme libre, aura vécu pleinement sa courte vie. L’autrice Marie-Hélène Prouteau a trouvé les mots pour le dire et l’associer au destin qui fut celui d’Emile Bernard. Deux âmes sœurs dans une « secrète complicité » qui ne se démentira jamais. La Madeleine au bois d’amour, peinture d’Emile Bernard du Musée d’Orsay, restera pour toujours la trace visible de cette liaison. Emile a 20 ans quand il peint sa sœur. Madeleine, elle a en a 17.

Pierre TANGUY

Madeleine Bernard, songeuse de l’invisible, Marie-Hélène Prouteau, éditions Hermann, 2021, 19 euros, 150 pages.


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Marie-Hélène Prouteau Stéphan sur Wikipédia

Madeleine Bernard, la Songeuse de l'invisible


 


Commentaires

  1. "Merci, chère Brigitte Maillard, de faire écho à mon livre. Madeleine Bernard m'accompagne depuis longtemps. J'ai commencé des recherches en 2005 à la documentation du Louvre. Mais c'est dans mon adolescence bretonne qu'est née cette passion pour l'école de Pont-Aven et pour elle. La curiosité d'abord d'imaginer ce gros bourg de Pont-Aven au 19è et ses artistes bohèmes, dans le cadre enchanteur de l'Aven. Il m'a fallu résoudre l'énigme centrale de la courte vie de Madeleine. Sa "fuite" à Genève en coupant tous les liens." Message de l'auteur Marie-Hélène Prouteau Stéphan

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